Dans la plus haute tour du plus vaste port il était assis, seul face à un empire.
« Idiot ? se demanda-t-il. Non. Parce qu’ils ne peuvent rien contre moi. »
Les sourcils froncés, il contempla l’immensité liquide de l’océan qui s’étendait, momentanément visible, au-delà de la Citadelle de Manhattan – son domicile.
Cela pourrait être pis.
Comment ?
Quand le port est vide de visiteurs, il arrive qu’on devienne un peu nerveux…
Il regarda le grand panache masquer de nouveau l’océan comme un éventail qu’on aurait ouvert.
Un jour, peut-être…
Le Dr Malacar Miles était le seul homme sur Terre. Ici, il était souverain, monarque. Et ça le laissait indifférent. La Terre lui appartenait. Personne d’autre n’en voulait.
Depuis sa fenêtre-bulle, il avait une vue qui englobait ce qui restait d’une moitié de Manhattan.
La fumée formait un épais nuage, et en réglant correctement un miroir suspendu il pouvait apercevoir les lueurs orange du brasier.
Il flamboyait.
Ses écrans absorbaient la chaleur.
Le foyer était radioactif. Les mêmes écrans absorbaient les radiations.
Il y avait eu un temps où ce spectacle le fascinait.
Il leva les yeux, et la lune morte de la Terre offrit un croissant doré à son regard.
Pendant trois secondes, dix secondes, il attendit. Puis le vaisseau s’annonça, et il soupira.
— Mon frère souffre, dit Shind. Voulez-vous lui donner une nouvelle dose de médicament ?
— Oui.
— Je le vois venir depuis longtemps. Méfiez-vous.
Avant de gagner le laboratoire, Malacar regarda une dernière fois la chose qui, jadis, avait été le cœur de la ville de New York. De longues vignes grises avaient enserré la base d’immeubles morts de leur étreinte tentaculaire et montaient le long de leurs façades. Leurs feuilles étaient longues, rugueuses, bruissantes. Elles noircissaient et se recroquevillaient sous l’effet de la fumée. Et malgré tout elles poussaient. De fait, il pouvait les voir croître et grandir. Aucun être humain ne pouvait vivre dans ces canyons de béton qu’elles creusaient. Sans raison particulière, il pressa un bouton et un missile atomique à faible dégagement détruisit un immeuble à plusieurs kilomètres de là.
— Il va falloir que j’administre du karanin à ton frère. Ça risque de gêner un peu sa respiration.
— Mais ça lui fera du bien, n’est-ce pas ? Sur un plan plus général, je veux dire ?
— Oui.
— Alors il n’y a pas à hésiter.
— Descends-le au laboratoire.
— Entendu.
Il jeta un dernier regard à son royaume et aux morceaux d’océan qui apparaissaient entre les volutes de fumée, puis il quitta le pont supérieur.
Les vents qui balayaient la surface du globe avaient déposé leurs détritus pendant qu’il regardait. Comme toujours. Bien qu’il fût le dernier être humain à habiter là, ce spectacle ne suscitait chez lui ni paternalisme excessif ni détresse particulière.
Le boyau pneumatique le déposa au niveau inférieur de sa citadelle. Histoire de les tester, il déclencha trois systèmes d’alarme en empruntant un couloir. En entrant dans le laboratoire, il vit Tuv, le frère de Shind, qui l’attendait.
Il sortit le médicament de son logement mural et l’injecta dans la petite créature.
Il attendit. Peut-être dix minutes.
— Comment va-t-il ?
— Il se plaint de la douleur causée par l’aiguille, mais il dit qu’il commence à se sentir mieux.
— Bien. Peux-tu décontracter ton esprit à présent et m’en dire un peu plus long sur la visite de Morwin ?
— C’est votre ami. Le mien aussi. Depuis longtemps.
— Alors pourquoi le « méfiez-vous » de tout à l’heure ?
— Ce n’est pas lui-même, mais quelque chose qu’il apporte qui peut représenter un danger pour vous.
— Quoi ?
— Une nouvelle, je crois.
— Une nouvelle qui pourrait me tuer ? Ces excités des Ligues Combinées se sont cassé les dents avec leurs fusées. Qu’est-ce que Morwin a à m’annoncer ?
— Je ne sais pas. Je ne parle que comme un représentant de ma race qui entrevoit parfois un fragment de vérité à venir. Parfois je sais. Je le rêve. Le processus lui-même m’échappe.
— Bon. Dis-moi un peu comment va ton frère.
— Sa respiration est un peu laborieuse, mais son cœur bat plus régulièrement. Nous vous remercions.
— Ça a marché une fois de plus. Parfait.
— Ce n’est pas parfait. Je le vois cesser de vivre dans deux virgule huit années terrestres.
— Que veux-tu que je fasse ?
— Il aura besoin de médicaments de plus en plus puissants au fur et à mesure que le temps passera. Vous vous êtes montré bon, mais il faudra l’être encore plus. Peut-être qu’un spécialiste…
— D’accord. Nous pouvons nous le permettre. On lui trouvera le meilleur spécialiste de la galaxie. Explique-moi plus précisément ce qui ne va pas.
— Les vaisseaux sanguins vont commencer à se détériorer à un rythme plus rapide. Toutefois, le mal ne prendra une extension véritablement critique que dans seize mois terrestres environ. Ensuite, tout ira très vite. Je ne sais pas ce que je ferai alors.
— Il dépendra de mes soins, et ils ne brilleront pas par leur absence. Parle-lui et réconforte-le.
— C’est ce que je suis en train de faire.
— Branche-moi sur lui.
— Un moment.
… Et d’entrer dans l’esprit d’un enfant mongolien. Happé par les courants, entraîné, il sut et il vit.
… Tout ce qui était jamais apparu devant ces yeux était là, et Malacar avait fait en sorte qu’ils voient beaucoup de choses.
On ne jette pas un tel outil au panier sous prétexte qu’il vous coûte cher en frais médicaux.
Malacar contempla cet endroit obscur, l’esprit, et se déplaça en lui. Shind maintint le contact et Malacar examina le milieu dans lequel il évoluait. Des ciels, des cartes, des millions de pages, des visages, des scènes, des schémas. Le cerveau de l’infortunée créature restait peut-être incapable de comprendre quoi que ce fût, mais c’était un endroit où toutes les choses que ses yeux jaunes avaient vues avaient trouvé à se loger. Malacar évolua prudemment.
Non, cette petite tête fourrée était un prodigieux entrepôt et Malacar était bien décidé à le garder aussi longtemps que possible.
Et puis, tout autour de lui, surgirent les émotions. Tout à coup il fut à proximité de l’endroit où se terraient la douleur et la peur de la mort – choses partiellement comprises et qui n’en paraissaient que plus terribles – de ce lieu cauchemardesque où des images à moitié formées grouillaient, se tordaient, brûlaient, saignaient, gelaient, étaient écartelées et déchirées. Quelque chose à l’intérieur de lui-même s’y identifia et commença à vibrer à l’unisson. C’était la peur originelle d’un être confronté au néant, cherchant à le peupler tant bien que mal avec ce que l’imagination pouvait trouver de plus monstrueux, réussissant à combler le vide et, incapable de comprendre, recommençant l’opération.
— Shind ! Sors-moi de là !
… Et il se retrouva debout près de l’évier. Il vida une cornue et la rinça.
— L’expérience a été enrichissante ?
Il décida que oui.
— Je ne vais augmenter la dose que très lentement. Ne le laisse pas se fatiguer inutilement.
— Vous aimez sa mémoire ?
— Et comment ! Et je ferai tout mon possible pour la préserver.
— Bien. L’estimation que je vous ai donnée concernant sa durée de vie n’est que très approximative.
— J’en tiendrai compte. Parle-moi de Morwin.
— Il est troublé.
— Ne le sommes-nous pas tous ?
— Il va bientôt atterrir et vous pourrez le voir. Il semble que son esprit soit habité par des craintes suscitées par des gens de l’endroit que vous haïssez.
— Normal. Il vit parmi eux.
Il n’accorda qu’un regard distrait à son monde.
Il avait activé les écrans qui lui montraient la plus grande partie de la Terre, histoire de meubler son attente. Il les éteignit parce que la carte modifiée l’ennuyait. Le fait de vivre près d’un volcan, simplement parce que le site avait une valeur symbolique, l’avait habitué à ce que les écrans pouvaient lui montrer de pis. Ça lui faisait toujours quelque chose de regarder ainsi la Terre, mais il ne pouvait guère changer les paysages. Sur un autre réseau, il regarda le vaisseau atterrir et Morwin en descendre.
Il braqua un traqueur sur son visiteur et arma plusieurs systèmes de défense rapprochée.
« Cela est ridicule se dit-il. Il y a au moins un homme dans sa vie à qui l’on doit pouvoir faire confiance. »
C’est néanmoins très attentivement qu’il observa Morwin s’acheminer jusqu’à l’entrée de la citadelle et qu’il le fit suivre par un piano-globe capable de le foudroyer sur place sur un simple geste de sa part.
La silhouette, dans sa cuirasse spatiale, s’arrêta et leva la tête. Des fêlures zébrèrent la surface du globe. Malacar actionna la manette de rappel sur son énorme pupitre de commande stratégique.
Un voyant blanc clignota et il tourna un bouton. Une voix s’éleva sur un fond de friture.
— Je suis seulement venu vous dire bonjour, Commandant. Si vous le voulez, je peux m’en aller.
Il passa sur Émission.
— Non. Entrez donc. Je ne faisais que prendre les précautions d’usage.
Mais il suivit Morwin pas à pas en transmettant la configuration dynamique de ses mouvements à son ordinateur de combat. Il le radiographia, le pesa, prit son pouls, sa tension artérielle et son encéphalogramme. Il transmit ces données à un autre ordinateur qui les analysa et les communiqua à l’ordinateur de combat.
— Négatif, conclut celui-ci, confirmant le pressentiment de Malacar.
— Shind ? Qu’en dis-tu ?
— Je pense qu’il est seulement venu vous dire bonjour, Commandant.
— Bon.
Il ouvrit le portail de sa forteresse et l’artiste entra. Morwin pénétra dans le hall d’entrée aux dimensions impressionnantes il s’assit sur un divan flottant.
Malacar se déshabilla et traversa un rideau d’émanations qui le baigna et le rasa lorsqu’il passa. Il se dirigea ensuite vers une armoire et se vêtit rapidement en ne dissimulant sur sa personne que les armes habituelles.
Empruntant alors le boyau pneumatique jusqu’au rez-de-chaussée, il entra dans le hall de sa forteresse.
— Bonjour, dit-il. Comment ça va ? Morwin sourit.
— Bonjour. Sur quoi tiriez-vous quand je me suis posé, Commandant ?
— Sur des fantômes.
— Ahah ! Vous en avez touché beaucoup ?
— Non, je ne les atteins jamais. Tous les vignobles de la Terre sont morts, mais j’ai fort heureusement ici un bon stock de l’ineffable liquide qu’ils produisaient. Puis-je vous en offrir ?
— Avec plaisir.
Malacar alla ouvrir une petite armoire à liqueurs, versa deux verres de vin et en donna un à Morwin, qui l’avait suivi.
— À votre santé. Ensuite, nous dînerons.
— À la vôtre.
Ils trinquèrent.
Il se leva. Il s’étira. Mieux. Beaucoup mieux.
Il fléchit les bras, les jambes. Il restait des endroits endoloris, des muscles courbatus. Il les massa. Il épousseta ses vêtements. Il tourna la tête d’un côté, puis de l’autre.
Ensuite il traversa le hangar et jeta un regard par la fenêtre sale.
Les ombres qui s’allongeaient. La fin d’une journée, une fois de plus.
Il éclata de rire.
L’espace d’un instant, un voile triste et bleuté sembla flotter devant ses yeux endormis.
« Pardon », dit-il, et il alla s’asseoir sur une caisse en attendant la tombée de la nuit.
Il sentait le formidable pouvoir chanter dans chacune de ses blessures et dans une nouvelle lésion non cicatrisée qui s’était ouverte sur le dos de sa main droite.
C’était bien.
Deiling de Digla médita, comme il en avait l’habitude, en attendant que sonne la cloche de la marée. Debout à son balcon, les yeux mi-clos, il hocha la tête sans vraiment voir l’océan qui s’étendait à ses pieds.
C’était un événement auquel son apprentissage dans les ordres ne l’avait pas vraiment préparé. Il n’avait jamais entendu parler d’un incident semblable, mais c’était une religion ancienne et compliquée qu’il prêchait.
Inconcevable que la chose n’eût pas été signalée à l’attention des Noms. Traditionnellement, l’illumination était un phénomène commun à toutes les planètes de la galaxie.
Mais les Noms manifestaient une curieuse indifférence pour tout ce qui touchait leurs propres chapelles. Généralement, les porteurs de Noms ne communiquaient entre eux que pour évoquer des questions relatives à l’astro-façonnage – activité à laquelle ils s’adonnaient presque tous.
Serait-ce impertinent de sa part de soumettre une question à l’un des Trente-et-Un Qui Vivaient ?
Probablement.
Mais si vraiment ils n’étaient pas au courant, il fallait les en informer, n’est-ce pas ? Pendant un long moment, il pesa le pour et le contre. Puis, lorsque sonna la cloche de marée, il se leva et se dirigea vers la salle des télécommunications.
C’était injuste, décida-t-il. C’était ce qu’il avait voulu, et il considérait maintenant la chose comme dûment méritée. Mais lors de son accomplissement, l’acte avait été exempt de toute intention de nuire, et cela lui ôtait une saveur qui lui aurait paru infiniment plus délectable.
Il arpenta les rues d’Italbar, plongées dans l’obscurité. Rien ne bougeait sous le ciel criblé d’étoiles étincelantes.
Il arracha un écriteau de quarantaine, le regarda longuement, le déchira en deux. Il jeta les morceaux par terre et poursuivit son chemin.
Il avait voulu venir la nuit toucher des poignées de porte avec ses blessures, caresser des rambardes de la main, entrer par effraction dans les boutiques et cracher sur la nourriture.
Où étaient-ils à présent ? Morts, évacués, moribonds. La ville n’avait rien de commun avec celle aperçue du haut de la colline, le premier soir, alors que ses intentions étaient fort différentes.
Il regrettait d’avoir été l’agent de leur destruction par accident plutôt que par intention.
Mais il y aurait d’autres Italbars – des mondes et des mondes couverts d’Italbars.
Lorsqu’il traversa le carrefour où l’adolescent lui avait serré la main il s’arrêta pour se couper un bâton.
Lorsqu’il passa devant l’endroit où l’homme lui avait proposé de le déposer quelque part, il cracha par terre.
Ayant vécu en solitaire pendant tant d’années, il avait le sentiment de percer à jour la vraie nature des hommes infiniment mieux que ceux qui avaient vécu toute leur vie dans de grandes métropoles. Les ayant percés à jour, il pouvait les juger.
Agrippant son bâton, il sortit de la ville et se dirigea vers les collines, cheveux et barbe au vent, les yeux remplis des étoiles d’Italbar.
Sourire aux lèvres.
Malacar étira ses membres massifs et réprima un bâillement.
— Encore un peu de café, Morwin ?
— Volontiers, Commandant.
— … Alors comme ça, les Ligues songent à reprendre les hostilités et ils veulent se servir de moi comme prétexte ? Fort bien.
— Ce n’est pas exactement en ces termes qu’on m’a exposé la chose, Commandant.
— Ça revient au même.
« Dommage que je ne puisse te faire confiance, songea Malacar, bien que tu te considères comme digne de confiance. Tu étais un bon lieutenant, et je t’aimais bien. Mais vous autres, artistes, vous êtes trop instables. Vous vendez vos œuvres au plus offrant. On pourrait encore faire du bon travail ensemble si on voulait utiliser son tour de passe-passe mental sur un réacteur à fusion. Dommage. Pourquoi ne te sers-tu pas de la pipe que je t’ai donnée ? »
— Il y pense en ce moment, dit Shind.
— Que pense-t-il d’autre ?
— Pour ce qui est de la nouvelle dont je vous ai parlé, elle n’est pas actuellement présente à son esprit. Ou si elle l’est, je ne la reconnais pas en tant que telle.
— Monsieur Morwin, il y a une faveur que j’aimerais vous demander.
— De quoi s’agit-il, Commandant ?
— De ces rêves sous globe que vous fabriquez…
— Oui ?
— J’aimerais que vous m’en fassiez un.
— Ce serait avec plaisir. Mais je n’ai pas mon matériel. Si j’avais su que ça vous intéressait, je l’aurais apporté avec moi. Mais…
— Je comprends le principe de ce que vous faites. Je crois que mon laboratoire nous donnera les moyens de trouver une solution de remplacement.
— Il y a les drogues, le lien télépathique, le globe…
— … Et vous avez devant vous un docteur en médecine qui a une amie télépathe capable de recevoir et de transmettre des images pensées. Pour ce qui est du globe, nous pourrions en fabriquer un.
— Je suis tout disposé à tenter l’expérience.
— Parfait. Pourquoi ne pas commencer ce soir ? Dès maintenant par exemple ?
— Je n’y vois pas d’inconvénient. Si j’avais su plus tôt que vous vous intéressiez à la chose, je vous l’aurais proposé il y a longtemps.
— Je n’y ai pensé que récemment, et le moment me semble particulièrement propice.
« Ô combien ! se dit-il. Et combien tardif. »
Il traversa la grande forêt tropicale de Cleech. Il longea le fleuve Bart. Il parcourut des centaines de kilomètres en bateau sur cet axe fluvial, s’arrêtant dans les villages et les petites villes.
Il commençait maintenant à ressembler vraiment à un prophète intouchable – plus grand et plus fort, avec un regard et une voix qui captivaient les foules, vêtu de haillons, la barbe et les cheveux hirsutes, le corps recouvert de plaies, d’ecchymoses, d’excroissances innombrables. Il prêchait partout où il allait, et les gens l’écoutaient…
Il les maudissait. Il leur parlait de la violence que recelaient leurs âmes et des penchants malfaisants qui les animaient. Il parlait de leur culpabilité, qui exigeait un jugement, et leur annonçait que ce jugement avait été rendu. Il affirmait que le repentir n’existait pas et que la seule chose qui leur restait à faire, c’était de consacrer ces dernières heures à mettre de l’ordre dans leurs affaires. Personne ne riait tandis qu’il prononçait ces paroles, bien qu’il se trouvât de nombreux spectateurs pour rire après coup. Quelques-uns d’entre eux, cependant, obéirent à ses injonctions.
Il alla ainsi de villages en villes de villes en métropoles, annonçant la venue de l’Apocalypse, et chaque fois sa prophétie se vérifiait.
Les rares individus qui survécurent se considérèrent, pour quelque obscure raison, comme les Élus. Élus de Quoi, ils n’en savaient rien.
— Je suis prêt, dit Malacar.
— D’accord, répondit Morwin. Allons-y.
« Que diable cherche-t-il ? se demanda l’artiste. Il n’était pas particulièrement féru d’introspection ou d’esthétique, dans le temps. Maintenant il veut que je crée pour lui une œuvre d’art extrêmement personnalisée. Se pourrait-il qu’il ait changé ? Non, je ne pense pas. Il a décoré cet endroit avec un goût plus abominable que jamais, et rien ne diffère de ce que j’ai vu lors de ma dernière visite. Il tient le même langage que d’habitude. Ses intentions, ses projets, ses désirs paraissent identiques. Non. Cela n’a rien à voir avec sa sensibilité. Alors ? »
Il regarda Malacar s’injecter un liquide incolore dans le bras.
— Qu’est-ce que vous avez pris comme produit ? lui demanda-t-il.
— Un sédatif bénin qui a des propriétés légèrement hallucinogènes. Il va commencer à faire effet dans quelques minutes.
— Mais vous ne m’avez pas encore dit ce que je devais chercher – peut-être même essayer de provoquer si nécessaire – pendant l’opération.
— Je vous facilite le travail, lui dit Malacar tandis qu’ils se couchaient côte à côte sur leurs divans respectifs, face au globe qu’ils avaient mis en place. Je vous dirai – par l’entremise de Shind – quand ce sera prêt. Tout ce que vous aurez à faire alors, ce sera de déclencher votre mécanisme et d’appréhender la chose exactement comme elle vous apparaîtra.
— Cela implique que vous soyez relativement conscient au moment de l’opération. Or un tel degré de conscience chez le sujet compromet invariablement la force et la clarté de la vision. C’est pourquoi je préfère utiliser mes propres drogues.
— Ne vous en faites pas. Celle-ci aura toute la force et la clarté voulues.
— Combien de temps pensez-vous qu’il me faudra attendre avant qu’elle ne se manifeste d’une façon qui soit satisfaisante pour vous ?
— Environ cinq minutes. Elle passera comme un éclair, mais vous aurez le temps d’actionner vos manettes et de fixer l’image.
— J’essaierai, Commandant.
— Vous réussirez, monsieur Morwin. C’est un ordre. Ce sera l’œuvre la plus difficile que vous ayez jamais tentée, j’en suis convaincu. Mais je veux la voir là, devant moi, lorsque je me réveillerai.
— Oui, Commandant.
— Pourquoi n’essayez-vous pas de vous détendre un moment ? L’opération exige certainement toute une préparation mentale ?
— Oui, Commandant.
— Shind ?
— Oui, Commandant. Je l’observe. Il est toujours perplexe. Il se demande à présent quel but vous poursuivez et ce que cela donnera. Ne trouvant aucune réponse satisfaisante à ces questions, il s’efforce de n’y plus penser pour le moment. Il se dit qu’il saura bientôt de quoi il retourne. Il essaie de se détendre, fait de son mieux pour vous obéir. Il est très tendu. Ses paumes sont moites ; il les essuie sur son pantalon. Il contrôle sa respiration et son rythme cardiaque. Son esprit devient plus serein. Ses pensées superficielles diminuent d’intensité. Maintenant ! Maintenant… Il fait quelque chose avec son cerveau que je ne peux pas suivre, que je ne peux pas comprendre. Je sais qu’il se prépare à exercer son talent spécial. Maintenant il se détend pour de bon. Il sait qu’il est prêt. Toute tension a disparu chez lui. Il laisse son esprit vagabonder. Les pensées apparaissent et disparaissent spontanément. Des bribes, des images fugaces, le tout très personnel, rien de très intense…
— Continue de l’observer.
— C’est ce que je fais. Attendez. Quelque chose, quelque chose…
— Qu’est-ce que c’est ?
— Je ne sais pas. Le globe… il est question du globe…
— Celui-ci ? Celui qu’on a fabriqué ?
— Non, le globe semble n’avoir servi que de stimulus, maintenant qu’il est détendu et que les associations d’idées se font librement… Ce globe… Non. C’en est un autre. Différent…
— De quoi a-t-il l’air ?
— Il est grand, sur un fond d’étoiles. À l’intérieur…
— Qui donc ?
— Un homme. Un homme mort, mais il se meut. Il y a aussi de nombreux appareils. Des appareils médicaux. Le globe est un vaisseau – son vaisseau. Le B Coli…
— Pels. Le médecin mort. Pathologiste. J’ai lu certains de ses articles. Que vient-il faire là ?
— Rien qui concerne Morwin, car la chose a disparu maintenant de son esprit, et celui-ci s’est remis à vagabonder. Mais j’y trouve mon compte, quant à moi. C’était la chose dont j’avais rêvé, la chose contre laquelle je vous avais mis en garde, la chose dont je vous avais dit qu’il serait porteur. C’est cela, ou quelque chose qui a rapport à cela.
— J’en saurai plus long sous peu.
— Pas en interrogeant Morwin, car il ne sait rien. C’est simplement que vous serez amené à apprendre des choses concernant Pels, et que Morwin vous a mis en présence d’une pensée évoquant le médecin mort, qui vous menace. Je… Commandant, pardonnez-moi ! C’est moi qui ai servi d’agent dans cette histoire ! Si je ne vous avais pas raconté le rêve que j’ai fait voici plusieurs semaines, si je ne l’avais pas déchiffré à l’instant et si je ne vous avais pas parlé également de son interprétation, le danger n’existerait pas. La voie qui mène aux ennuis passe par Pels, pas par Morwin. J’aurais mieux fait de me taire. Gardez-vous comme de la peste de tout ce qui touche de près ou de loin le médecin mort.
— Étrange. Étrange chassé-croisé. Mais on a découvert l’information qu’on cherchait. Nous aviserons plus tard. Pour le moment, continuons avec le « rêve ».
— Attendez. Il ne doit pas y avoir de plus tard. Chassez Pels de vos pensées et ne l’y laissez plus jamais revenir.
— Pas maintenant, Shind. Maintenant tu dois m’aider à explorer la mémoire de ton frère.
— Très bien. Je vous aiderai. Mais…
— Maintenant, Shind.
Et de se retrouver à nouveau entre les rayons de cette bibliothèque qu’était le cerveau du frère-objet. Tout ce que la créature avait vécu, depuis les vagues sensations prénatales jusqu’à sa présente conscience, s’étalait là devant lui. Il chercha l’endroit triste et douloureux qu’il avait découvert précédemment. L’ayant repéré, il s’en approcha. Très secoué, il se força à plonger au plus profond de ce lieu cauchemardesque où souffrance, terreur et mort se mêlaient confusément. C’était un rêve que Tuv avait fait quelque temps auparavant, mais grâce à sa mémoire qui n’effaçait rien, il flottait là, comme tous les autres, dans la galerie de son martyre. C’était une silhouette en forme de spirale munie de deux serpentins ressemblant à des jambes tordues, le tout pénétré de gerbes d’étincelles évoquant la queue d’une comète verte. Il y avait une faible lueur venant du bas qui déterminait une zone évoquant la forme d’un visage – mais un visage tel que Malacar n’en avait jamais vu chez aucune créature connue de lui. L’épouvantable zone-visage, étendue dans cet espace compris entre la vie et la mort, projetant des larmes rouges dans toutes les directions, jusque sur la tache-silhouette et au-delà, sur un paysage argenté fait de cristal ou de minces flammèches d’argent. Puisant alors dans sa propre mémoire, Malacar superposa sur cette chose la principale cosmocarte des Ligues Combinées, chaque soleil brillant d’un éclat si faible – comme les cellules d’un corps agonisant ! Tout cela ne dura qu’un instant, et Malacar dit :
— Maintenant, Shind ! et entendit Morwin pousser un cri. Mais il entendit aussi les injecteurs entrer en action.
Il s’aperçut alors qu’il criait, lui aussi ; et il continua à crier jusqu’à ce que Shind le sorte de là. Puis l’obscurité le foudroya comme l’éclair.
Le monde appelé Cleech s’amenuisa derrière lui. Dans quelques heures il serait sorti de ce petit système et pourrait passer en infra-spatial. Il se détourna du pupitre de commande et choisit un cigare dans le stock qu’il avait pris au comptoir de l’homme mort, là-bas, dans l’aéroport interplanétaire peuplé d’hommes morts.
Cela avait été beaucoup plus rapide cette fois ; un large secteur avait été contaminé en un rien de temps. Quelle avait été la nature exacte de la maladie ? Il ne l’avait même pas reconnue. Se pourrait-il qu’il soit devenu un lieu où naissaient et proliféraient de nouvelles maladies ?
Il alluma le cigare et sourit.
Sa langue était noire et le blanc de ses yeux avait viré au jaune. Plus un seul centimètre carré de peau saine ne dépassait de ses guenilles. Il était devenu une masse décolorée de plaies et de boursouflures.
Il rit dans sa barbe et fuma son cigare jusqu’au moment où son regard rencontra le reflet de sa propre image dans l’écran éteint qui se trouvait à sa gauche.
Son petit rire s’arrêta net et son sourire disparut. Il posa le cigare et se pencha en avant pour étudier son visage. C’était la première fois qu’il le voyait depuis… combien de temps ? Où ? À Italbar, bien sûr. Là où tout avait commencé.
Il étudia les rides, les lésions qui ressemblaient à des brûlures, les croûtes sombres qui couvraient ses joues.
Au fin fond de lui-même, quelque chose choisit à ce moment-là de refermer ses doigts sur son estomac et de serrer.
Il se détourna de l’écran, le souffle court. Tout à coup il s’aperçut qu’il haletait. Ses mains commencèrent à trembler.
« Mon aspect n’a pas besoin d’être si extrême pour provoquer l’effet désiré, se dit-il. Trois semaines en infra avant d’arriver à Summit. Autant en profiter pour entrer en catharsis et nettoyer tout ça. »
Il reprit son cigare et en tira plusieurs bouffées. Il plaça sa main gauche hors de son champ de vision. Il s’abstint de regarder de nouveau l’écran.
Après être passé en HD, il alluma l’écran avant et regarda les étoiles. Centrées autour d’un point situé directement devant lui, elles filaient en longues spirales incandescentes, les unes dans le sens des aiguilles d’une montre, les autres en sens inverse. Il resta là, parfaitement immobile, et pendant un long moment il regarda l’univers bouger autour de lui.
Puis il fit passer son fauteuil en position couchée, ferma les yeux, croisa les bras et suivit la longue piste qu’il n’avait pas empruntée depuis Italbar.
Marchant, rapidement, à travers les brumes. Bleu, bleu, bleu. Fleurs bleues, comme des têtes de serpent. Un parfum plus exotique dans l’air. Lune bleue accrochée dans le ciel, vignes bleues parcourant l’escalier aux marches basses. Puis, là-haut, le jardin…
Des insectes bleus virevoltaient autour de lui, et lorsqu’il esquissa un geste du bras pour les écarter, il vit sa main.
Il y a quelque chose qui n’est pas normal, se dit-il. Chaque fois que je viens ici, je retrouve toute mon intégrité physique. Il avança dans le jardin et sentit un changement subtil, bien qu’il ne pût l’attribuer à quelque chose de précis.
Il leva les yeux, mais son regard ne rencontra que la lune immobile.
Il tendit l’oreille, mais n’entendit aucun chant d’oiseau. Les écharpes de brume s’enroulaient autour de ses chevilles. Le premier rocher qu’il rencontra jetait encore ses éclairs bleutés. Les papillons, en revanche, n’étaient pas au rendez-vous. Au lieu de cela, le rocher était recouvert d’une sorte de trame dans laquelle des dizaines de grosses chenilles bleues étaient suspendues et se recroquevillaient en forme de U pour se redresser de nouveau, lentement. Sous leurs antennes surmontées de boules, les yeux à facettes étincelaient comme des éclats de saphir. Tandis qu’il les regardait, elles se tournèrent toutes dans sa direction et levèrent la tête.
Il n’examina pas les autres rochers en passant, mais poursuivit son chemin avec un sentiment de malaise de plus en plus intense, en cherchant des yeux un certain îlot de végétation.
Lorsqu’il l’eut repéré, il s’achemina en toute hâte dans cette direction, et comme toujours, la lumière baissa à son approche. C’est alors qu’il aperçut le pavillon.
Il avait un aspect qu’il ne lui avait jamais connu auparavant. Il avait toujours donné une impression de sérénité, de fraîcheur ombrée. À présent, toutefois, chaque pierre se détachait nettement de ses voisines et brillait d’un éclat froid et bleuté. À l’intérieur, il régnait une obscurité totale.
Il s’arrêta. Un frisson, qui se mua presque aussitôt en tremblement convulsif, le parcourut.
« Qu’est-ce qui ne va pas ? se demanda-t-il. C’est la première fois que j’éprouve un sentiment pareil. Se pourrait-il qu’elle me fasse grief de quelque chose ? De quoi ? Peut-être ne devrais-je pas entrer ? Peut-être devrais-je attendre ici qu’il soit temps de retourner. Ou peut-être devrais-je m’en retourner tout de suite. Il y a quelque chose d’électrique dans l’air. Comme avant un orage… »
Il resta là à observer, à attendre. Rien ne vint troubler le silence.
La sensation de picotement se fit plus forte. Sa nuque commença à l’élancer, puis ce fut le tour de ses mains et de ses pieds.
Il décida de partir, mais ce fut pour s’apercevoir qu’il ne pouvait pas bouger.
Le bourdonnement régulier gagna son corps tout entier… Quelque chose le poussa à avancer. Ce n’était pas un désir, mais une obligation indépendante de sa volonté. Il se remit en marche.
Lorsqu’il entra, ses sentiments ne ressemblaient en rien à ceux qu’il avait éprouvés lors de ses visites précédentes. Cette fois il espérait qu’il n’apercevrait même pas un sourire, le frémissement d’une paupière, le lobe d’une oreille, une mèche de cheveux, le chatoiement d’un rayon de lune bleuté sur un bras ou une épaule mouvante. Cette fois, il redoutait de voir quoi que ce fût d’elle. Cette fois, il espérait qu’elle ne serait pas là.
Il alla s’asseoir sur le banc en pierre qui courait le long du mur.
Dra Heidel von Hymack.
— Ces mots lui donnèrent envie de se lever et de s’enfuir à toutes jambes, mais il resta cloué sur place, incapable de bouger. La voix était plus métallique que d’habitude, et il sentit l’haleine froide sur sa joue. Il garda son visage détourné.
— Pourquoi ne me regardes-tu pas, Dra von Hymack ? C’est un désir que tu as souvent exprimé par le passé.
Il ne dit rien. Elle était la même, et pourtant différente. Tout avait changé.
— Dra von Hymack, tu refuses de me regarder et de me répondre. Que se passe-t-il ?
— Madame…
— Qu’importe que tu me manques d’égards. Tu es enfin rentré au bercail, et cela seul compte.
— Je ne comprends pas.
— Tu as enfin fait ce qu’il fallait. Maintenant les étoiles ont modifié leur course et les océans se sont déchaînés.
« Quelle voix délicieuse, se dit-il. Plus encore qu’avant. C’est le brusque changement qui m’a étonné. Le jardin est plus beau, lui aussi. »
— Tu as remarqué les changements et tu approuves. C’est bien. Dis-moi ce que tu penses de ton nouveau pouvoir.
— J’en suis content. Les hommes ne valent rien et méritent de mourir. Si mon pouvoir était plus grand, ils mourraient en plus grand nombre.
— Oh, mais il le sera ! Tu peux me croire. Bientôt tu pourras répandre des bactéries qui sèmeront la mort sur des centaines de kilomètres. Et le jour viendra où tu n’auras qu’à poser le pied sur une planète pour exterminer tout ce qui y vit.
— Seuls les humains m’intéressent. C’est eux qui m’ont fait du tort. C’est l’homme qui est brutal et insensé. Les autres races, les autres formes de vie ne me dérangent pas.
— Ah, mais si tu me servais fidèlement – comme tu as choisi de le faire – tout ce qui vit deviendrait ton ennemi.
— Je n’irais pas si loin, Madame. Car ce ne sont pas tous les êtres vivants qui m’ont attaqué.
— Mais pour châtier les coupables, il te faudra frapper également des innocents. C’est la seule solution.
— Je peux éviter les mondes non humains.
— Fort bien, pendant quelque temps, peut-être. Es-tu toujours le plus heureux des hommes quand tu es ici, avec moi ?
— Oui, Myra-O-…
— Je te saurais gré de ne pas écorcher mon nom. Prononce-le correctement – Arym-o-myra – si tu tiens vraiment à le prononcer.
— Madame, pardonnez-moi. Je pensais…
— Cesse de penser. Contente-toi de faire ce que je te dis.
— Bien sûr.
— Avec ton nouveau pouvoir, qui augmente tous les jours, tu as le meilleur de deux mondes. C’est seulement quand tu es ici que ton corps endormi ne porte pas toutes les marques de ton pouvoir. Il ronfle tranquillement dans cette petite coquille dont tu te sers pour passer d’un monde à l’autre. Quand tu te réveilleras là-bas, tu seras porteur de pouvoirs plus étendus et de stigmates plus profonds que tous ceux que tu as connus jusqu’ici.
— Pourquoi ce changement ? Il n’y a pas si longtemps, c’était l’inverse qui se produisait.
— C’est parce que tu as choisi de ne plus agir comme un homme, mais comme un dieu, que des pouvoirs divins t’ont été accordés.
— Je pensais que vous alliez peut-être me régénérer pour un temps, car je m’aperçois que je deviens de plus en plus laid.
Elle rit.
— Toi ? Laid ? Par tous les Noms, tu es le plus beau de tous les êtres vivants. Retourne-toi maintenant et mets-toi à genoux. Adore-moi. J’exigerai de toi que tu me rendes sexuellement hommage, puis je te consacrerai mon serviteur éternel.
Il se retourna et vit finalement son visage. Puis il tomba à genoux et baissa la tête.
Lorsqu’il se réveilla, Malacar saisit une seringue qu’il avait préparée au préalable, et se fit une piqûre de véritable tranquillisant. La première piqûre qu’il s’était administrée n’avait été qu’une injection d’eau distillée. Pendant cette opération, il résista à l’envie de regarder le globe.
Puis il se leva pour administrer le même traitement à Morwin, toujours inanimé. Cependant, il hésita.
— Pourquoi est-il encore inconscient, Shind ?
— Le rêve de mort l’a heurté de toute sa puissance au moment même où il utilisait son pouvoir de fixation. Il semble qu’il s’en soit trouvé renforcé.
— Dans ce cas, je vais lui donner un sédatif et le coucher.
Il joignit le geste à la parole, et ce ne fut que lorsqu’il revint au laboratoire qu’il se permit d’examiner le globe.
Il sentit des picotements dans des endroits bizarres.
« Dieu ! c’est ça ! se dit-il. C’est exactement ce que j’ai vu ! Je n’aurais jamais cru qu’il était aussi fort ! Il a bel et bien réussi à fourrer un cauchemar à l’intérieur de ce globe. Il est parfait. Trop parfait, presque. Je ne voulais pas une œuvre d’art. C’en est pourtant une, quand on la voit comme ça, parfaitement réveillé. Je crois quand même qu’il doit apporter de petites modifications… Je ne le saurai jamais avec certitude. Tout ce que je voulais, c’était un petit cadeau à envoyer au Haut Commandement du SEL – avec les meilleurs vœux de Malacar – histoire de leur donner la chair de poule et de leur faire comprendre qu’ils n’avaient pas fini d’entendre parler de moi. Je voulais en quelque sorte leur dire ce que je comptais faire de leurs satanées Ligues Combinées. J’échouerai, bien sûr, mais je me fais vieux et il n’y a personne pour reprendre le flambeau. Ce sera mon baroud d’honneur. Ils auront de nouveau peur des NADYA pendant quelque temps. Peut-être que pendant ce temps, un nouveau Malacar fera son apparition. Je prierai pour ça quand je déposerai la bombe dans leur Salle de Contrôle Énergétique. Mais c’est presque dommage de leur envoyer le globe. Ces globes qu’il fait… Ces globes… Mais qu’est-ce que ?!… »
Il fouilla le laboratoire. Ne trouvant pas ce qu’il cherchait, il tenta sa chance auprès de l’Unité de Surveillance et passa en revue toutes les pièces de la citadelle.
— Trêve de plaisanteries, Shind. Où te caches-tu ?
Pas de réponse.
— Je sais que tu m’emprisonnes dans une sorte de blocage mental. Je veux que tu me libères.
Rien.
— Écoute, tu sais que je peux me libérer par mes propres moyens, maintenant que je sais que le verrouillage existe. Ça peut me prendre plusieurs jours, peut-être même plusieurs semaines. Mais je m’en débarrasserai. Alors ne me complique pas inutilement la vie, veux-tu ?
Il perçut l’équivalent mental d’un soupir.
— Si je fais ça, c’est pour votre propre bien.
— Quand on commence à me parler de mon propre bien, je sors mon revolver.
— J’aimerais pouvoir vous convaincre du fait qu’il ne serait pas judicieux de vous libérer avant…
— Libère-moi ! C’est un ordre ! Ne discute pas ! Libère-moi sans effort maintenant, ou il me faudra suer sang et eau plus tard. D’une façon comme d’une autre, le blocage finira par sauter.
— Vous êtes un homme extrêmement têtu. Commandant.
— Je ne te le fais pas dire ! Allez ! Exécution !
— Comme vous voudrez, Commandant. Ce serait plus facile si vous vous calmiez un peu.
— Je SUIS calme.
Il eut l’impression qu’un oiseau noir passait dans sa tête.
— Le globe, le Dr Pels… Bien sûr !
— Maintenant que vous vous en souvenez, vous pouvez constater que c’est vraiment bien maigre. Un simple rêve, le genre de paradoxe impossible qui vous vient à l’esprit sans raison…
— Mais tu t’en es suffisamment émue pour essayer de supprimer mes souvenirs sur la question. Non, Shind, il y a là quelque chose qui mérite qu’on s’y intéresse de plus près.
— Qu’allez-vous faire ?
— Je vais lire les articles les plus récents de Pels et tâcher de savoir sur quoi portent ses recherches à l’heure actuelle. Je vais également chercher à savoir où il se trouve en ce moment, physiquement parlant.
Une fois de plus il perçut l’équivalent mental d’un soupir.
Ce soir-là, il demanda qu’un vaisseau-messager spécial passe prendre sur Terre un colis destiné au Haut Commandement, sur Élisabeth. Le coût de l’opération serait astronomique, mais son crédit était excellent il emballa personnellement le globe et y joignit un : « Messieurs, meilleurs vœux – Malacar Miles, Cdt de Flte ; Ret. ; 4e Flte Stel., nadya. » Puis il se mit en devoir de lire, et, dans certains cas, de relire, les écrits du pathologiste Larmon Bals.
Lorsque le petit matin illumina les brumes qui flottaient au-dessus de Manhattan, il lisait toujours. Il jeta un coup d’œil à ses notes. Hormis des renseignements de caractère médical qui l’avaient intéressé sur le plan purement personnel, il n’avait écrit que deux choses qui lui paraissaient importantes : « Fièvre de Deiba » et « Intérêt particulier apporté au cas H. »
Arrivé à ce stade, il se demanda s’il devait aller se coucher, décida que non, s’administra un stimulateur.
« Morwin a peut-être autre chose qui serait susceptible de m’intéresser », songea-t-il.
Plus tard ce jour-là, tandis qu’il passait à table pour déjeuner, Morwin dit :
« C’est un drôle de tour que vous m’avez joué là, Commandant. J’ai déjà eu affaire à des cas qui frôlaient le cauchemar, mais jamais je n’ai été confronté à un rêve doté d’une telle charge émotionnelle. Ça m’a pour ainsi dire vidé. Mais je n’avais pas l’intention de m’évanouir comme ça, sans prévenir.
— Je suis désolé, c’est ma faute. Je ne savais pas que cela vous affecterait autant.
— Enfin… (Morwin sourit et sirota son café.) Je suis content que vous l’aimiez.
— Vous ne voulez vraiment pas que je vous paie ?
— Non, vraiment. Puis-je de nouveau monter sur le pont après déjeuner pour voir le volcan ?
— Certainement. Je vous accompagnerai. Finissez votre café, et nous irons faire une petite promenade.
Ils montèrent aux niveaux supérieurs, où ils pouvaient jouir d’une vue circulaire. Le soleil avait saupoudré certaines parties du panorama de confettis d’or. La ligne défoncée de l’horizon penchait comme une vieille palissade. Les flammes bouillonnaient, écume orange dans un chaudron obscur. Des morceaux de lave incandescente étaient projetés vers le haut et criblaient des morceaux entiers de ciel comme un tir de DCA. De temps à autre, une légère secousse se faisait sentir. Parfois, quand les vents se levaient ou changeaient, le rideau agité s’écartait et laissait voir, à travers l’objectif déformant des gaz, des parties du sombre Atlantique, et particulièrement de ce bras de mer incurvé vers l’intérieur où les vagues léchaient la base du cône. Les feuilles des vignes monstrueuses étaient vertes à leur base et d’un noir de jais au niveau des branches supérieures.
— …On a du mal à croire que le monde entier est comme ça, disait Morwin, et que ça s’est fait de notre vivant.
— C’est aux Ligues qu’il faut dire ça. C’est leur œuvre.
— … Et que personne ne vivra plus jamais ici, sur la planète mère.
— J’y vis, moi, pour qu’ils ne puissent pas oublier leurs crimes, pour les avertir du sort qui les attend.
— … Il existe de nombreux mondes semblables à ce que celui-ci fut jadis. Des millions de personnes innocentes les habitent.
— En châtiant tous les coupables on frappe parfois des innocents également. Je dirai même que c’est la règle. C’est ça, la loi du talion.
— Et si la loi du talion est oubliée, il n’y aura plus ni innocents ni coupables au bout de quelques générations. La nouvelle génération, en tout cas, ne saurait être tenue pour responsable de tout ce qui s’est passé, et cependant des mondes entiers feront les frais de votre vengeance.
— C’est là un point de vue trop philosophique pour être acceptable – pour un homme qui a vécu certaines des choses que j’ai vécues.
— Je les ai vécues aussi, Commandant.
— Oui, mais…
Il ne finit pas sa phrase.
Ils contemplèrent la vue pendant quelque temps, puis :
— Est-ce que ce spécialiste des maladies infectieuses, Larmon Pels, est passé par Honsi dernièrement ? demanda Malacar.
— Eh bien ! oui, justement. Est-il venu ici également ?
— Il y a quelque temps. Qu’est-ce qu’il cherchait sur votre planète ?
— Des renseignements généraux d’ordre médical, des statistiques vitales et un homme qui n’y était pas.
— Cet homme ?…
— Hyneck, ou quelque chose comme ça, je crois. Mais il n’y avait chez nous aucun élément d’information le concernant. Regardez cette éruption, voulez-vous !
« H ? se demanda Malacar. Serait-il possible que ce Hyneck, si c’est bien son nom, soit, sans le savoir, l’agent de transmission de la maladie ? Il serait assez simple d’obtenir le nom exact cité dans la demande de Pels. Je le ferai, bien sûr. »
Les épidémies de fièvre de Deiba sur des planètes autres que Deiba coïncidaient toujours avec l’apparition d’une demi-douzaine d’autres maladies exotiques. Leur présence simultanée n’avait jamais été expliquée d’une façon satisfaisante. Mais H avait contracté d’innombrables maladies et s’en était toujours tiré indemne. Se pourrait-il qu’un agent inconnu dont H serait porteur fasse éclater simultanément toutes ces maladies contagieuses ?
Les éventuelles applications militaires de la chose traversèrent l’esprit de Malacar avec la rapidité de la flamme qui venait de jaillir du cratère sous ses yeux.
« Tout le monde est prêt à la guerre bactériologique, à un niveau ou à un autre, et même à plusieurs offensives de type différent, songea-t-il. Mais dans ce cas l’offensive n’obéirait à aucune stratégie précise ; elle se ferait au jugé et pourrait être attribuée à des causes naturelles explicables mais encore inconnues. Si c’est possible et si H est bien celui qui peut contrôler le processus – ou s’il est lui-même le processus – je peux déjà entendre sonner le glas. Je pourrais infliger aux Ligues des dégâts plus importants que je ne pensais. Il ne me reste plus qu’à déterminer si ce Hyneck et H sont effectivement une seule et même personne, et, si c’est le cas, à le trouver. »
Pendant plusieurs heures ils restèrent là à regarder les flammes et les torrents de lave incandescente, le puzzle mouvant du ciel et de la mer. Enfin Morwin s’éclaircit la gorge.
— J’aimerais aller me reposer quelque temps, à présent. Je me sens un peu faible, dit-il.
— Bien sûr, bien sûr, dit Malacar, soudain arraché à une lointaine rêverie. Je crois que pour ma part, je vais rester ici. On dirait qu’une nouvelle éruption s’annonce.
— J’espère que ma visite inopinée ne vous a pas ennuyé.
— Loin de là. Vous m’avez remonté le moral à un point que vous ne pourriez pas soupçonner.
Il le regarda partir, puis rit sous cape.
« Peut-être ce rêve que tu as créé pour moi est-il vrai, songea-t-il. Une prédiction exacte de choses à venir. Je n’avais jamais vraiment espéré réussir, à moins que… Comment est-ce déjà ? Ces vers que j’ai appris à l’université ?…
À moins que les cieux ne tombent,
Qu’une nouvelle convulsion ne secoue la Terre,
Et qu’elle, et avec elle tout le monde
Ne soit aplati en un planisphère.
Si j’ai vu juste, je vais les aplatir, toutes ces maudites Ligues, et les transformer en planisphère, tout comme tu as fourré le rêve dans ton globe. »
— Shind ! appela-t-il. Sais-tu ce qui s’est passé ?
— Oui. J’étais à l’écoute.
— Je vais demander à Morwin de rester ici pour garder la citadelle. Quant à nous, nous allons bientôt partir faire de nouveau un petit voyage.
— Comme vous voudrez. Où irons-nous ?
— À Deiba.
— C’est bien ce que je craignais.
Cette réponse fit rire Malacar, et les brumes se dissipèrent sous le soleil de midi.
Il regarda les étoiles tourner en spirale autour de lui, comme les lointains feux d’artifice de son enfance. Sa main se posa sur le sac à monogramme accroché à sa ceinture. Il avait oublié qu’il était là. Il baissa les yeux lorsqu’il l’entendit cliqueter sous ses doigts, et l’espace d’un instant il oublia les étoiles.
Ses pierres. Qu’elles étaient belles. Comment avait-il pu les expulser de sa mémoire si facilement ? Il les palpa et sourit. Oui, elles étaient vraies, elles. Un minéral ne vous trahit jamais. Chaque pierre est unique, un monde à lui tout seul et inoffensif. Ses yeux se remplirent de larmes.
« Je vous aime », murmura-t-il, et une à une il les sortit du sac, puis les y remit.
En les raccrochant à sa ceinture, il regarda bouger ses mains. Ses doigts laissaient des empreintes humides sur le tissu. Mais elle lui avait dit que ses mains étaient très belles. Elle avait raison, bien sûr. Il les plaça devant son visage, et une soudaine vague de puissance s’élança du tréfonds de son corps pour aller se loger dans ses mains. Il savait que son pouvoir était maintenant plus grand que celui de n’importe quel homme ou de n’importe quelle nation. Bientôt il serait plus fort que n’importe quel monde.
Il fixa de nouveau son attention sur le tourbillon lumineux qui l’attirait vers son centre : Summit.
Il y serait en un rien de temps.
Quand le message lui parvint, sa première réaction fut de s’exclamer : « Ah, la barbe ! Pourquoi me demander ça à moi ? » Mais comme il connaissait déjà la réponse, il se contenta pour la suite de quelques jurons bien sentis.
Il marcha de long en large, s’arrêta pour pousser un bouton et reporter son déjeuner jusqu’à nouvel ordre. Au bout d’un moment, il remarqua qu’il se trouvait dans son jardin suspendu et qu’il fumait un cigare, le regard perdu à l’horizon, vers l’ouest.
« Du racisme, voilà ce que c’est », grommela-t-il avant de s’approcher d’une console encastrée, d’en faire coulisser le couvercle d’un coup de pouce et d’actionner un nouvel interrupteur.
— Qu’on m’envoie un repas léger à la bibliothèque aux manuscrits dans une heure environ, ordonna-t-il.
Puis il coupa le contact sans attendre la réponse. Il continua à marcher de long en large, respirant à pleins poumons les parfums de vie et de végétation qui l’entouraient, sans y prêter la moindre attention.
La journée s’assombrit, et il tourna ses regards vers l’est où un nuage avait masqué son soleil. Il le fixa d’un œil furibond, et au bout de quelques instants, le nuage se dissipa.
Le jour retrouva toute sa luminosité, mais il grogna, soupira, et s’en éloigna.
« Toujours la bonne poire », dit-il en pénétrant dans la bibliothèque, où il enleva sa veste pour l’accrocher à une patère près de la porte.
Il parcourut des yeux les rangées de boîtes qui contenaient la collection de manuscrits religieux la plus complète de la galaxie. Rangés sur un rayonnage sous chacune des boîtes, il y avait des fac-similés des manuscrits originaux. Il passa dans la pièce suivante et continua ses recherches.
« Tout là-haut, près du plafond, soupira-t-il. Je devrais le savoir. »
Posant un pied sur l’escabeau à un mètre à peine des Manuscrits Qumrans, il assura son équilibre et monta.
Il alluma une cigarette après s’être installé dans un confortable fauteuil avec le fac-similé du Livre des Multiples Périls de la Vie et des Plaidoyers pour la permanence du souffle, en anciens caractères péiens.
Ce ne fut que quelques minutes plus tard à peine, lui sembla-t-il, qu’il entendit un déclic suivi d’un toussotement programmé sur sa droite. Le robot était entré, avait roulé en silence sur l’épaisse moquette de la bibliothèque, s’était immobilisé près de lui et avait abaissé le plateau couvert de façon qu’on pût s’y servir sans effort. Puis il le découvrit.
Il mangea machinalement tout en continuant à lire. Au bout d’un moment, il remarqua que le robot était parti. Il ne conservait aucun souvenir de ce qu’il avait mangé pour son déjeuner.
Il continua à lire.
Le dîner se déroula suivant le même scénario. La nuit tomba et les lumières s’allumèrent autour de lui, gagnant en intensité au fur et à mesure que le jour baissait.
À un moment donné, au milieu de la nuit il tourna la dernière page et ferma le livre. Il s’étira, bâilla, se leva et tituba. Il ne s’était pas aperçu qu’il avait des fourmis dans la jambe droite. Il se rassit et attendit que les picotements cessent. Puis il monta de nouveau sur l’escabeau et remit le volume à sa place. Il rangea l’escabeau. Il aurait pu avoir des robots à extenseurs et des élévateurs à gravité compensée, mais il préférait les bonnes vieilles bibliothèques d’antan.
Il franchit une baie vitrée coulissante et marcha jusqu’à son bar, sur la terrasse occidentale. Il s’assit au comptoir et une lumière s’alluma derrière le bar.
— Bourbon à l’eau, dit-il. Un double.
Il y eut une pause de dix secondes pendant laquelle ses doigts posés à plat sur le comptoir sentirent une vibration presque imperceptible. Puis une trappe carrée de vingt centimètres de côté s’ouvrit devant lui et le verre plein monta lentement des profondeurs du bar jusqu’à ce qu’il soit au niveau de la surface du comptoir. Il le porta à ses lèvres et en avala une gorgée.
— … Et un paquet de cigarettes, ajouta-t-il en se souvenant qu’il avait fini le sien quelques heures auparavant.
Son désir fut exaucé. Il ouvrit le paquet et alluma une cigarette avec ce qui était probablement le dernier briquet Zippo à exister en dehors d’un musée. En tout cas le dernier en état de marche. Chacune de ses pièces avait été remplacée à d’innombrables reprises par des copies fabriquées à façon dans le seul but de réparer ce briquet ; ce n’était donc pas à proprement parler une antiquité, mais plutôt une sorte de descendant en ligne directe. Son frère le lui avait offert… Quand ça ? Il avala une nouvelle gorgée de bourbon. Il avait encore l’original quelque part, avec toutes les pièces cassées rassemblées dans l’étui cabossé. Probablement dans le tiroir du bas de cette vieille commode…
Il tira une bouffée de sa cigarette et sentit l’alcool lui réchauffer l’estomac, puis sa chaleur momentanée rayonner dans tout son corps. Une lune orange restait suspendue, immobile, au ras de l’horizon, tandis qu’une autre de couleur blanche, sillonnait rapidement le ciel nocturne à quarante-cinq degrés. Il esquissa un léger sourire, écouta les crapaussignols chanter au loin. Ils chantaient un morceau de Vivaldi. Un extrait de l’Été ? Oui, c’était bien ça. Il avala une nouvelle gorgée et fit tourbillonner le reste dans son verre.
Oui, c’était bien à lui de faire ce boulot se dit-il. Il était le seul d’entre eux à avoir l’expérience requise dans ce domaine. Et bien sûr le prêtre avait préféré adresser sa demande à un étranger plutôt qu’à l’un des siens. Moins de risques de se faire réprimander pour des motifs raciaux. Et s’il y avait des risques…
« Tu deviens cynique se dit-il, et tu ne veux pas être cynique. Seulement pratique. Quelle que soit l’origine de cette affaire, elle est maintenant placée sous ta responsabilité ; et tu sais ce qui s’est passé la dernière fois qu’une chose semblable s’est produite. Il faut agir. Le fait qu’il n’y ait aucun élément de contrôle signifie qu’en fin de compte ce sera dirigé contre tout le monde. »
Il vida son verre et éteignit sa cigarette. Le verre vide disparut. La trappe se referma.
— Un autre, dit-il, puis il ajouta très vite : Pas de cigarettes, en se souvenant du nouveau programme du servo-mécanisme.
Sa boisson fut remplacée et il l’emporta dans son bureau. Là, il s’affala dans son fauteuil préféré et le régla en position semi-couchée. Il fit baisser l’intensité de l’éclairage, fit descendre la température ambiante à 63° Fahrenheit, déclencha un mécanisme qui alluma de vraies bûches dans la cheminée située du côté opposé de la pièce et plaqua une scène en tridi représentant une nuit d’hiver sur l’unique fenêtre de la pièce. (Il lui aurait fallu plusieurs heures pour organiser une véritable nuit d’hiver.) Puis, voyant que le feu prenait, il éteignit toutes les lumières et s’installa dans ce qui était son décor de prédilection lorsqu’il avait à réfléchir.
Le lendemain matin il se mit en contact avec son service automatique de Secrétariat et de Documentation.
— Premièrement, dicta-t-il, je veux parler au Dr Matthews et à mes trois meilleurs programmeurs tout de suite après le petit déjeuner – ici même, dans mon bureau. Et à propos, je veux prendre mon petit déjeuner dans vingt minutes. Je vous laisse le soin d’estimer l’heure à laquelle j’aurai fini.
— Désirez-vous leur parler individuellement ou en groupe ? demanda une voix issue d’un haut-parleur caché.
— En groupe. Ensuite…
— Que prendrez-vous pour votre petit déjeuner ? interrompit le S.S.D.
— Je ne sais pas, moi, n’importe quoi. Bien…
— Pourriez-vous être plus précis ? La dernière fois que vous avez dit « n’importe quoi »…
— D’accord. Œufsaujambonpaingrilléconfitureetcafé. Bon, deuxièmement, je veux qu’un membre haut placé de mon personnel contacte le médecin-chef ou le ministre de la Santé, enfin, le bonhomme qui s’occupe de ces choses-là dans le complexe SEL. Je veux avoir libre accès à leur ordinateur Panopath pas plus tard que demain dans l’après-midi, heure locale, par télé-consultation à partir d’ici, sur Homefree. Troisièmement, demandez au personnel portuaire de préparer le T pour un saut spatial. Quatrièmement, tâchez de savoir qui en est le propriétaire et envoyez-moi le dossier. C’est tout.
Environ une heure un quart plus tard, quand ils se furent tous rassemblés dans son bureau, il les invita d’un geste de la main à s’asseoir et sourit.
— Messieurs, dit-il, j’ai besoin de votre aide pour obtenir certains renseignements. Je ne connais pas précisément la nature de ces renseignements ni les questions que je dois poser pour les obtenir, mais j’en ai une vague idée. Il s’agit de gens, d’endroits, d’événements, de probabilités et de maladies infectieuses. Certaines des choses que je désire savoir concernent des événements qui ont eu lieu voici quinze ou vingt ans, d’autres de faits très récents. Cela pourrait exiger un long délai, de trouver des informations sur la foi desquelles je puisse agir, mais je ne dispose pas d’un long délai. Je les veux dans deux ou trois jours. Votre travail, par conséquent, consistera d’abord à m’aider à formuler les questions adéquates, puis à les poser en mon nom à une source d’information que je crois capable de fournir les réponses que je cherche. Voilà en deux mots un résumé de la situation. Maintenant nous allons nous atteler aux détails.
Tard dans l’après-midi, lorsqu’ils eurent pris congé, il s’aperçut qu’il ne pouvait rien faire de plus pour le moment et reporta donc son attention sur d’autres questions.
Ce soir-là, cependant, comme il déambulait dans son arsenal, il ne cessa de se répéter que c’était pour une inspection de routine. Mais peu à peu il s’aperçut que sa vérification ne portait que sur les armes de faible encombrement et de grande puissance, telles que les armes portatives, et notamment celles qui pouvaient être dissimulées sous un vêtement et permettaient de frapper à distance. Lorsqu’il prit conscience de ce qu’il faisait, il ne s’arrêta pas, néanmoins. Étant, entre autres choses, le seul déicide vivant de la galaxie, il avait le sentiment qu’il était de son devoir de parer à toute éventualité.
C’est ainsi que Francis Sandow passa les journées précédant son départ pour Deiba.
Désireux de tester ses nouveaux pouvoirs sur une petite échelle avant de s’attaquer aux grands centres urbains de Summit – un monde beaucoup plus peuplé que Cleech –, Heidel von Hymack se mit en orbite à haute altitude autour de la planète et étudia les cartes et les statistiques concernant le monde synthétique qu’il survolait.
Puis, évitant soigneusement les centres de contrôle aérien des grands ports interplanétaires, il se posa dans une région faiblement peuplée de l’arrière-pays de Soris, le deuxième plus grand continent de la planète. Là, dans une gorge il dissimula son véhicule sous une avancée rocheuse. Il en verrouilla les commandes et les accès et le camoufla avec des branchages qu’il coupa à l’aide d’un minuscule laser trouvé à bord de l’appareil.
Enfin il s’éloigna, serrant un bâton dans sa main méconnaissable, et tout en marchant se mit à chanter. En d’autres temps, cela l’aurait étonné, car il ne comprenait pas les paroles qu’il chantait, et la mélodie semblait comme surgie d’un rêve.
Au bout d’un moment, il aperçut une petite ferme construite à flanc de coteau…
La musique dansait autour de lui tandis qu’il rangeait son laboratoire. Il nettoyait, réglait, fermait, rangeait tout ce dont il n’aurait pas besoin pendant quelque temps. Sa silhouette immense et spectrale flottait dans le vaisseau, nettoyant ici, alignant là.
« Je commence à avoir des habitudes de vieille fille, se dit-il en souriant intérieurement. Une place pour chaque chose et chaque chose à sa place. Qu’est-ce que ce sera si jamais j’ai l’occasion de revenir, de me mêler de nouveau à des gens, de me réadapter ? À vrai dire, je me suis bien adapté aux espaces intersidéraux, alors… Tout de même, le choc serait brutal. Il n’y a personne qui puisse me guérir à l’heure actuelle, si H ne peut rien pour moi. Dans ce cas, ce ne serait pas avant plusieurs années – probablement plusieurs siècles. À moins d’une découverte inattendue. Qu’est-ce que ce sera si ça prend plusieurs siècles ? De quoi aurai-je l’air ? Du fantôme d’un fantôme ? Serai-je le seul être humain à différer de sa propre espèce ? Que diront mes descendants ? »
S’il avait possédé des poumons en état de marche, il aurait laissé échapper un petit rire espiègle. Au lieu de cela, il se rendit vers l’avant et s’installa dans le compartiment d’observation du B Coli. Là, il regarda tourner les étoiles autour de lui comme si elles avaient été happées par une centrifugeuse cosmique. Avec un chant grégorien comme musique de fond, entouré d’étoiles tourbillonnantes, il filait vers Cleech la dernière destination connue de Heidel von Hymack.